JJR

Je déteste Rousseau. J'adore lire Rousseau.
La désencylopédie est féroce avec Rousseau mais en dresse un résumé assez saisissant:
"Paranoïaque et prompt à se poser en victime, Rousseau fut le premier à se plaindre de tout et de tout le monde (à part des femmes avec qui il avait couché) dans ses livres. C'est à lui qu'on doit l'introduction de la victimologie en philosophie."
D'accord. Il y a un sacré décalage entre la pensée de Rousseau et sa praxis: si JJR prône l'éducation comme le parangon des vertus, « Jean-Jacques et Thérèse Levasseur eurent cinq enfants, qui furent tous portés à l'Hospice des Enfants-Trouvés. »
D'accord aussi, la paranoïa du promeneur-rêveur solitaire sont peut-être l'un des piliers du complotisme, si à la mode en ce moment.
On peut aussi se demander, comme l'a fait un philosophe français contemporain (enfin, l'un des connus du grand public relativement fréquentable jusqu'à ce qu'il se mette à farfouiller dans l'oeuvre de Freud), dans quelle mesure l'adoration de JJR pour les laitages ne sont pas la seule source de son apologie de la frugalité, qui serait l'infrastructure de sa pensée.

Enfin et parmi tant d'autres de ses aspects regrettables, Rousseau est aussi le père de l'abstention petite-bourgeoise: "Hors d’état de bien faire et pour moi-même et pour autrui, je m’abstiens d’agir (Rêveries...)". Pour moi, Rousseau, c'est aussi le grand-père des baba-cools. Pas les révolutionnaires, plutôt ceux qui sont devenus conseillers de Reagan.

Et alors? Moi ça ne me gêne pas, car je lis surtout JJR pour son côté sauvage - ce qui est surprenant quand on pense à l'amateur de laitage; je suis convaincu que Thoreau, lorsqu'il rédige "Walden ou la Vie dans les bois" a lu Rousseau avec passion

Nietzsche lui est certainement aussi redevable; Rousseau était sans doute un gars peu fréquentable, mais le rousseauisme n'a pas pour autant perdu de son intérêt, notamment dans sa défense de la liberté et sa lutte contre les ruminants.
Une petite citation pour finir, qui me semble particulièrement d'actualité dans le monde de la pensée unique médiatisée et consommatrice:
« Ainsi, ce qui rend l’homme essentiellement bon est d’avoir peu de besoins, et de peu se comparer aux autres ; ce qui le rend essentiellement méchant est d’avoir beaucoup de besoins, et de tenir beaucoup à l’opinion. Sur ce principe, il est aisé de voir comment on peut diriger au bien ou au mal toutes les passions des enfants et des hommes. Il est vrai que, ne pouvant vivre toujours seuls, ils vivront difficilement toujours bons : cette difficulté même augmentera nécessairement avec leurs relations ; et c’est en ceci surtout que les dangers de la société nous rendent l’art et les soins plus indispensables pour prévenir dans le cœur humain la dépravation qui naît de ses nouveaux besoins ».
Jean-Jacques Rousseau, Émile ou de l’éducation, Garnier-Flammarion, Paris, 1966, publié en 1762