Boubacar Boris Diop: Murambi, le livre des ossements
"Ce n'est pas une petite affaire, le chaos."

Dans une courte fiction d'une excellente facture, Boubacar Boris Diop, écrivain sénégalais né en 1947, retrace avec brio la sombre réalité du génocide rwandais et l'indispensable devoir de mémoire.
Cornelius rentre au pays après de longues années d'exil et cherche à comprendre les tragiques événements qui ont déchiré son pays, au risque de se confronter à une vérité aussi brutale que dérangeante. Par le biais de plusieurs caractères archétypaux, sans sombrer dans la caricature, l'auteur dresse un réquisitoire impitoyable contre les faiseurs de massacre et leurs complices, actifs ou passifs. La structure du récit est remarquable, divisée en sections très différenciées, faisant varier les narrateurs et les points de vue: Dans la première partie, on aborde le tout début de la tragédie, à travers les yeux de plusieurs personnages sentant la tension monter, ou activant les braises. La seconde partie décrit le retour au pays du personnage principal et ses rencontres. La troisième et quatrième partie sont consacrées au génocide et au travail d'enquête historique mené par le personnage principal. Il y a là quelque chose de théâtral (Cornelius pense d'ailleurs à une pièce sur la tragédie rwandaise) qui évoque aussi Short Cuts de Robert Altman.
Le concept d'"ethnie en question"
“Est-ce qu'ils diraient de l'Holocauste qu'il s'agissait de simples tueries interethniques entre Sémites et Aryens? Non, bien sûr. Parler ainsi aurait été une insulte à la mémoire des victimes.”
Boubacar Boris Diop insiste notamment sur la perception biaisée des tueries rwandaise de 1994 par la société occidentale, qui refuse de la reconnaître pour ce qu'elles sont: le génocide le plus bref et le plus extrême du XXe siècle, si on le rapporte à l'échelle du pays (800'000 morts du 6 avril au 4 juillet 1994).
“Rien ne nous sépare. - Si, répondit méchamment Zakya: il y a entre vous ce fleuve de sang. Ce n'est pas rien, quand même.”
L'auteur nous rappelle que rien ne préparait “naturellement” à ce génocide entre “ethnies” parlant la même langue, partageant la même culture, les mêmes croyances et les mêmes gènes, si ce n'est l'histoire récente de la décolonisation, depuis 1959.
Au coeur des ténèbres
“Au fond, le Rwanda est un pays imaginaire. S'il est si difficile d'en parler de manière rationnelle, c'est peut-être parce qu'il n'existe pas pour de vrai. Chacun a son Rwanda dans sa tête et ça n'a rien à voir avec celui des autres.”
Débordant le cadre du Rwanda, cette fiction aborde la noirceur universelle de l'âme humaine. “Les Africains” (surtout ceux “d'Afrique centrale”, là ou l'obscur est encore plus noir) ne sont pas prédestinés à s'entre-tuer à la machette.
Le sauvage est en chacun de nous.
“Pour tuer près d'un million de personnes en trois mois, il a fallu beaucoup de monde. Il y a eu des dizaines ou des centaines de milliers d'assassins et la plupart étaient de braves pères de famille.”
De braves pères de famille
Les massacreurs ne sont ainsi pas présentés comme des monstres inhumains: ces braves pères de famille qui violent, découpent et tuent restent essentiellement fatigués, et manipulés. On a ainsi un terrible récit d'un tueur de base, Aloys Ndasingwa.
Parmi ces pères, certains sont cependant franchement infréquentables, organisateurs conscients et appliqués du massacre, dont ils cachent la réalité à leur propre famille. Et les héros, nobles résistants d'hier, peuvent se retrouver de l'autre côté des barricades et tenir la machette par le manche, comme le personnage incarnant l'atroce Laurent Bucyibaruta1)), grand ordonnateur du massacre de l'école de Murambi. Une fois de plus, c'est l'homme qui est faillible, et changeant.
Par-delà le mal, tel la boîte de Pandore, on trouve aussi (un peu) d'espoir dans certains caractères lumineux d'humanité, comme celui du sage Siméon Habineza. Mais les survivants dérangent, tant les massacreurs que le pouvoir en place.
Dans une intéressante postface, Boubacar Boris Diop explique la genèse de son projet et ajoute à sa fiction des éléments biographiques et historiques. Ce livre ne se lit pas, il se dévore. Et on ne reste pas sur sa faim. A dire vrai, il coupe franchement l'appétit, interrogeant l'inhumanité qui se cache en chacun de nous.
Fred Radeff, @europe-asia.org, 09/04/2014