David Graeber & David Wengrow, Au commencement était…

Depuis des siècles, nous nous racontons sur les origines des sociétés humaines et des inégalités sociales une histoire très simple. Pendant l’essentiel de leur existence sur terre, les êtres humains auraient vécu au sein de petits clans de chasseurs-cueilleurs. Puis l’agriculture aurait fait son entrée, et avec elle la propriété privée. Enfin seraient nées les villes, marquant l’apparition non seulement de la civilisation, mais aussi des guerres, de la bureaucratie, du patriarcat et de l’esclavage.

Ce récit pose un gros problème : il est faux.

David Graeber et David Wengrow se sont donné pour objectif de « jeter les bases d’une nouvelle histoire du monde ». Le temps d’un voyage fascinant, ils nous invitent à nous débarrasser de notre carcan conceptuel et à tenter de comprendre quelles sociétés nos ancêtres cherchaient à créer.

Foisonnant d’érudition, s’appuyant sur des recherches novatrices, leur ouvrage dévoile un passé humain infiniment plus intéressant que ne le suggèrent les lectures conventionnelles. Il élargit surtout nos horizons dans le présent, en montrant qu’il est toujours possible de réinventer nos libertés et nos modes d’organisation sociale.

Un livre monumental d’une extraordinaire portée intellectuelle dont vous ne sortirez pas indemne et qui bouleversera à jamais votre perception de l’histoire humaine.

Source: le bouquin sur le site de l'éditeur

Ouf! Je suis enfin arrivé au bout de ce sacré pavé (près de 800 pages, bourré de notes et de références).

Je partage pleinement le point de vue exprimé par Michael Robbins dans l'article wikipédia sur ce bouquin: il est à la fois “exaspérant” et“merveilleux”.

Comme tout les ouvrages de Graeber que j'ai lu, il y a une intuition fulgurante et passionnante - j'y reviendrai - mais elle est entachée par un développement laborieux de bûcheur, anthropologue persuadé que l'accumulation de citations et de prétendues “preuves” vont transformer ce boulot en une science exacte. Sans vouloir m'étendre sur cette délicate question, je regrette que Graeber n'ait par opéré une grosse cure amaigrissante à cet ouvrage, qui pourrait perdre sans un autre une bonne moitié et devenir plus digeste, preuve en est que les auteurs eux-même exprime le probléme: “Mais nous nous égarons.”.

Passons au merveilleux: comme dans Bullshit jobs ou son pavé sur la dette, Graeber déconstruit un mythe que l'on nous assène depuis des siècles: non, l'histoire n'est pas majoritairement composée de dictatures, de guerres et de famines, avec d'un côté le bon sauvage rousseauiste et, de l'autre, le sinistre et effrayé hère hobbesien. Non, le capitalisme n'est pas la meilleure des solutions et il ne marque par la fin de l'histoire. Oui, on a schotomisé le fait que la majeure partie de l'histoire de l'humanité n'est pas constituée de pyramides mais d'un pacifiste égalitarisme anarchisant, certes moins sexy mais ô combien plus agréable:

“Notre vision conventionnelle de l’histoire mondiale des cinq mille dernières années – c’est-à-dire approximativement la tranche à l’intérieur de laquelle nous déambulons dans ce chapitre – s’apparente à un damier de villes, d’empires et de royaumes. Or pendant l’essentiel de cette période toutes ces réalités sont restées des cas singuliers, des îlots de hiérarchie politique au milieu d’un océan de territoires où vivaient des peuples que l’on décrit alternativement (quand on prend acte de leur présence) comme des « confédérations tribales », des « amphictyonies » ou encore (si l’on est anthropologue) des « sociétés segmentaires » – un terme qui qualifie les populations réfractaires par principe à tout système d’autorité fixe et englobant. Là où des associations politiques libres et flexibles de ce genre existaient encore récemment – par exemple dans diverses régions d’Afrique, d’Amérique du Nord, d’Asie Centrale ou d’Asie du Sud-Est –, leur fonctionnement nous est partiellement connu. En revanche, et c’est rageant, on ignore presque tout de la forme qu’elles ont pu prendre dans les périodes où elles constituaient le mode de gouvernement le plus répandu au monde.”

Rapidement, les auteurs abordent les formidables mémoires de Louis Armand de Lom d'Arce, plus connu sous l'appellation de baron de La Hontan ou Lahontan et du fantastique personnage nietzschéen de Kondiaronk, un bouquin que j'ai dévoré en 2006 et qui m'a profondément marqué, et montrent que cet ouvrage a aussi influencé un grand nombre de penseurs des Lumières - à cette époque c'était encore un best-seller que tout bon intellectuel avait lu, puis avait été un peu oublié et jugé comme une fiction - au même titre que p. ex. les Lettres persanes, mais qu'en définitive il s'agissait sans doute d'une vraie étude anthropologique sérieuse qui nous apportait un témoignagne direct et réaliste de la manière dont les “sauvages” de la fin du XVIIe voyaient notre société - et l'image n'était pas fameuse!

Le déterminisme historique cher au vieux barbu (et Marx sera en fait suivi par une majorité d'historiens et philosophes) n'est pas de mise: non, l'histoire n'a pas un et un seul sens et le capitalisme n'est pas une étape obligatoire - comme, malhreusement, le socialiste et le communisme puis l'anarchisme ne vont pas se produire “scientifiquement”.

Ce qui s'est surtout passé, c'est que par couches successives, les historiens et hommes politiques ont progressivement gommés l'histoire de l'anarchisme pour transformer l'histoire humaine en une histoire des “grands” hommes - entendre par là celle des scélérats et des dictateurs.

Bien sûr, les pyramides de Teotihuacan ont laissé plus de traces que les logements sociaux qui y ont ensuite été construit, mais soyons honnête: vous auriez préféré avoir le coeur arraché par un prêtre fou au somment d'une pyramide, ou un logement confortable comme tous les autres habitant·es de votre quartier, tout en laissant une trace moindre dans l'histoire de l'humanité?

De la même façon, le néolithique n'a visiblement pas été une révolution discontinue inventée par un savant fou, mais un très long processus pendant lequel le nomadisme des chasseurs-cueilleurs a cohabité avec une agriculture naissante - et ni les villes, ni les bureaucraties, ni les États ne se sont développés “naturellement” pour répondre à un accroissement démographique lié à la sédentarisation et à l'agriculture.

Enfin, l'idée intéressante de l'inventivité féminine progressivement confisquée puis aliénée par le patriarcat m'a tout à fait séduit, sans compter l'optimise inébranlable de l'anarchiste Graeber: oui, un autre monde est possible et souhaitable, et il est fort probable que ce monde ait été, en défnitive, majoritaire dans la longue histoire de l'humanité!

Pour conclure, selon les auteurs, la question n'est pas tant de savoir quelles sont les origines de l'inégalité - avec une “lutte contre l'inégalité” insensée (au sens premier du terme) et en définitive parfaitement inutile, mais plutôt de savoir pourquoi les hommes et les femmes ont-ils acceptés de se faire enfermer dans un monde basé sur la domination et la violence, dont l'expression actuelle constitue, en défnitive, un climax de raffinement, et pas du tout une libération téléologique, inéluctable et souhaitable.

Donc oui, il faut absolument lire ce bouquin et oublier ses idées préconçues car il se peut fort bien que ces deux auteurs n'aient pas tort et que vous passiez à côté d'une vraie révélation - et donc passiez pour une imbécile dans quelques années.

Il est temps de se réveiller, camarades. Et de se battre pour changer les choses.

intranet

  • billets/2024/0723david_graeber_david_wengrow_au_commencement_etait.txt
  • Dernière modification : 2026/07/03 08:28
  • de 127.0.0.1