+ Bertrand Badie, L’Art de la paix
Résumé
Sun Tzu, général chinois du VIᵉ siècle avant Jésus-Christ, a écrit un Art de la guerre qui aujourd’hui encore suscite l’intérêt de très nombreux lecteurs. Tandis que la guerre refait irruption en Europe et au Proche-Orient, si l’on étudiait comment faire la paix au XXIᵉ siècle ? C’est à cette mission que Bertrand Badie, le plus philosophe des professeurs en relations internationales, s’est attelé dans cet ouvrage à la portée universelle.
La paix a changé de nature. Longtemps cantonnée à l’état de non-guerre, associée à des périodes de trêve obtenues par transactions géographiques, économiques, dynastiques, elle ne peut désormais être établie qu’à la condition d’être redéfinie, pensée comme un tout, considérée à l’heure de la mondialisation et des nouvelles menaces, notamment climatiques, qui pèsent sur notre planète. S’appuyant sur quantité d’exemples historiques ou contemporains, Bertrand Badie dresse des perspectives : faire primer le social sur le rapport de force, chercher à comprendre l’Autre, trouver les justes normes, combler ce qui nous sépare…
Revisitant des références essentielles d’Aristote à Kant, il propose neuf vertus à mettre en œuvre pour faire la paix.
Note Fred
Bouquin très intéressant qui balaie pas mal d'idées reçues, alors que je croyais être à la pointe de la polémologie! Fini, Clausewitz, enterrés, Hobbes & Rousseau! L'équilibre des puissances - ou de la terreur, à l'ére atomique, c'est du passé! Malheureusement finis aussi les Traités de paix, au profit d'Accords au respect incertain.
Alors que dans le monde actuel, la paix perd du terrain - essentiellement du fait du retour par de sinistres clowns à l'égotisme de la souveraineté nationale, Badie prône un supranational fort et surtout orienté vers le social, l'économique et l'écologique, en insistant sur le fait que le bien-être de chacun est la meilleure garantie pour le belligénisme - tout en rappellant que c'est à chacun de se sentir, à chaque seconde de son existence, citoyen du monde solidaire des autres, au lieu d'agent économique égoïste dans un jeu à somme nulle ou chaque gain se fait au détriment des autres.
Et puis, au niveau moral, j'ai bien aimé, visiblement ce politologue est fermement opposé à l'extrême-droite et lutte pour une meilleure prise en charge de l'immigration (dans son action politique et médiatique) et insiste dans cet ouvrage sur l'ouverture à l'autre.
Si nul ne peut dominer tous les autres, la paix peut servir une autre fin : celle de garantir l’intégrité de tous en veillant à l’équilibre de leurs puissances. L’idée sortait clairement du raisonnement hobbesien : pour ne pas s’étriper continuellement, les gladiateurs doivent avoir la même pesée ! La philosophie anglaise se satisfaisait ainsi d’élargir à l’international son sacro-saint principe du balance of power… La paix devenait modeste, mais se voulait efficace : en ne visant que l’équilibre des forces, elle évitait la confrontation. Et plus ces forces étaient terrifiantes et plus la paix devait être assurée : telle est bien la philosophie de la dissuasion et de l’équilibre de la terreur.
Extrait
Servis par la tradition et par une longue histoire, les États préfèrent se trouver un ennemi plutôt que désigner comme source de leurs maux le dérèglement de l’ordre planétaire : nommer un ennemi coule de source pour un État et l’Histoire montre combien l’ennemi mobilise voire déculpabilise un corps social rassemblé devant une menace au visage bien connu. Tout contribue d’ailleurs à cette option : la théorie classique de la guerre, notamment sa culture stratégique issue de l’œuvre du juriste allemand Carl Schmitt – pourtant fort controversé –, l’orientation du droit international, les pratiques politico-diplomatiques accumulées. Néanmoins, la lutte contre les différents groupes djihadistes actifs au Sahel n’offre au mieux qu’un répit, quand elle n’encourage pas une relance des combats : elle ne résout en rien les causes profondes du conflit que nous avons déjà prises en compte.