Leila Guerriero, L'appel
Résumé
“L'Appel” explore les zones grises de l’histoire, interroge le consentement, la mémoire et la survie, et dresse le portrait inoubliable d’une femme libre et profondément complexe. Leila Guerriero touche au plus intime de la condition humaine, à travers une réalité qui reste d’une éternelle actualité : les violences faites aux femmes partout où la dictature et la guerre sévissent.
Un livre choc, devenu phénomène international, qui révèle la puissance du journalisme narratif au plus près de l’intime.
Note Fred
“Enlevée. Torturée. Enfermée. Qu’on fait accoucher sur une table. Violée. Forcée de feindre. Enfin, la liberté. Et là, répudiée, rejetée, suspecte.”
On a l'impression de naviguer dans un texte un peu brouillon, où la structure aurait pu être plus serrée pour mieux faire ressortir la puissance du drame. Une partie de la matière aurait pu être élaguée pour gagner en impact et en clarté. L'auteure semble avoir une fascination particulière pour les vêtements, créant une ambiance un peu trop « people » qui nuit au récit:
“…elle descend habillée en jeans, avec une chemise blanche en lin, un vêtement long en denim léger.”
Ce qui m'a particulièrement touché - outre l'horreur de la violence, de la torture, du chantage et du viol, c'est aussi une dimension morale, dans la condamnation de Silvia Labayru et tous les autres rescapés par les Argentin.es qui ont fui la sanglante dictature militaire, estimant que si l'on était pas mort, on était un collabo. Et aussi, la critique nuancée du mouvement Montoneros:
“– Moi, les Montoneros m’ont fait un procès politique pour avoir voulu avorter, à l’âge de dix-huit ans. Ils m’ont rétrogradée, j’étais aspirante officier et ils m’ont rabaissée à milicienne. J’ai quand même avorté, bien sûr. Mais c’était considéré comme une dérive petite-bourgeoise, il fallait faire des enfants pour la révolution.”
À noter encore, un travail intéressant sur la mémoire - par exemple tout ce qui tourne autour de la “petite couverture”, parfois douce et artisanale, sinon rèche et rappelant de mauvais souvenirs.
Et puis ces millions de réfugié·es qui ont du traverser les océans pour échapper à la mort, avec toute la nostalgie de l'exil:
“Un jour, alors que j’étais à Madrid, elle m’a envoyé un message en me demandant, avec moult précautions, si je pouvais lui rapporter une petite boîte de chewing-gums à la menthe Orbit. Je lui ai répondu bien sûr, et j’ai senti à l’instant même que ces chewing-gums étaient la plus claire représentation de ce que signifie migrer : le genre de choses totalement banales mais irremplaçables – ce sont ceux-là et pas d’autres ; ce goût et pas un autre ; cette marque et pas une autre – qui donne sens et signification au mot maison. Où se trouve ma maison ? Dans une petite boîte de chewing-gums Orbit à la menthe.”
En définitive, « L’Appel » reste une lecture passionnante - il faut juste réussir à s'accrocher aux premières pages, car ensuite on est véritablement plongé dans la tragédie argentine post-péroniste, puis accepter un final qui retombe dans les travers initiaux, typiques de l'écriture journalistique à vélléités littéraires.
En savoir plus
- Silvia Labayrú (wikipédia)
- Desaparecidos (les disparu·es)