Walter Benjamin, Oeuvres, Volume 3
Note Fred
Dans ce 3e et dernier volume, aussi sinon plus éclectique que les précédents, on aborde de tout: de la sociologie à Paris, Leskov, Gide, Fuchs, Brecht, le théâtre épique, Baudelaire, Jochman, le concept d'histoire et le très célèbre article “L'Oeuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique”, où Walter Benjamin y soutient que la reproductibilité technique (photographie, cinéma) détruit l'« aura » de l'œuvre d'art, c'est-à-dire son unicité et son ancrage dans un rituel traditionnel, ce qui libère l'art de sa fonction cultuelle pour le rendre politique et accessible aux masses.
Cette transformation modifie la perception humaine en passant d'une contemplation isolée à une réception collective et distraite, permettant à l'art de devenir un outil d'émancipation politique mais exposant également, comme le montre l'histoire du fascisme, à un risque de « esthétique de la politique » où la guerre est célébrée comme un spectacle.
Une photo des enfants devant le monument du millénaire bulgare, à Choumen, Bulgarie, en 2007.
Dans ce dernier volume de ses oeuvres complètes, qui s'étend de 1935 à 1940, Benjamin nous parle de l'architecte Haussmann1), du conteur russe “artisan” Nicolas Leskov - en nous expliquant au passage ce qui distingue un conte d'un roman, des dandys et des snobs 2), il évoque bien entendu la montée du fascisme qui l'environne mais avec brio, notamment autour de l'oeuvre de Gide.
“L'art fasciste est un art de propagande. Ses consommateurs ne sont pas ceux qui savent, ce sont au contraire les dupes. En outre, ils ne sont pas pour l'heure le petit nombre, mais la multitude […]. Le caractère fondamental de l'art fasciste vient de ce qu'il s'adresse aux foules. […] L'art fasciste éternise les rapports existants en frappant de paralysie les individus (exécutants ou spectateurs) qui pourraient changer ces rapports. Le fascisme enseigne que le comportement qui leur est imposé dans cet état de fascination permanente permet seul aux masses de s'exprimer.” (159-161)
“La conséquence logique du fascisme est une esthétisation de la vie politique. À cette violence faite aux masses, que le fascisme oblige à mettre genou à terre dans le culte d'un chef, correspond la violence subie par un appareillage mis au service de la production des valeurs culturelles.
Tous les efforts pour esthétiser la politique culminent en un seul point. Ce point, c'est la guerre.” (314)
Il évoque Fourier et rejette la vulgate marxiste pour rappeler la finesse d'analyse marxienne: “Cette conception du travail3), caractétistique d'un marxisme vulgaire, ne prend guère la peine de se demander en quoi les biens produits profitent aux travailleurs eux-mêmes, tant qu'ils ne peuvent en disposer. Elle n'envisage que les progrès de la maîtrise sur la nature, non les régressions de la société.” (436)
Et, cerise sur le gâteau, on découvre Benjamin en précuseur de la critique de la modernité et du progrès: “L'idée d'un progrès de l'espèce humaine à travers l'histoire est inséparable de celle d'un mouvement dans un temps homogène et vide. La critique de cette dernière idée doit servir de fondement à la critique de l'idée de progrès en général.” (439)